Gouttes Job

14 juillet 2026

Salus ex machina

Ingénieure de formation, c’est lors d’une conférence que Stéphanie van Loo a découvert la microfluidique des gouttes. Une discipline qui l’absorbe immédiatement et lui permet de faire le lien entre les sciences de l’ingénieur, son background académique, et les sciences de la vie, qui la passionnent depuis toujours. Une thèse et une spin-off plus tard, la voici aux commandes de LiveDrop, une société de Deep Tech installée au GIGA (ULiège), qui développe et commercialise un dispositif unique en son genre. Un bijou de technologie qui permet d’analyser et de sélectionner des cellules biologiques à haut potentiel thérapeutique plus rapidement, plus précisément et à moindre coût que la concurrence.

« La microfluidique des gouttes, c’est une technologie de l’ingénieur au service de la recherche biomédicale », explique le Dr van Loo, aujourd’hui spécialiste de cette science émergente, au carrefour des disciplines. Alors candidate au concours de doctorants, « Ma thèse en 180 secondes », dont elle sera finaliste en 2016, elle comparait le processus à celui d’une micro-mayonnaise, c’est-à-dire créer des gouttelettes d’eau dans de l’huile. « Dans le langage courant, c’est ce qu’on appelle une émulsion ».

Des microgouttes qui deviennent autant de petites éprouvettes dans lesquelles il est possible d’isoler n’importe quel microorganisme. Une science de l’infiniment petit, qui permet de travailler sur des quantités infimes, de l’ordre d’une cellule par goutte. Et qui dit réduction des quantités, dit réduction du temps d’analyse et, a fortiori, des coûts d’analyse.

 

Chéri, j’ai rétréci le labo

 

Dix ans plus tard, les propos de Stéphanie van Loo n’ont plus rien de théorique. Bien décidée à développer une machine qui permet de capitaliser sur la technologie dans laquelle s’inscrivent ses recherches, la jeune docteure entreprend, sur les conseils de son superviseur, de postuler pour une bourse First Spin-off de la Wallonie. Elle entreprend alors un postdoctorat pour travailler sur un prototype qui voit le jour quatre ans plus tard; moment où elle prend pleinement les commandes de la société, dont elle devient CEO. Nous sommes en 2022 et, pour se lancer, LiveDrop opère un premier tour de financement auprès de Wallonie Entreprendre, Noshaq et trois investisseurs privés, dont le Liégeois TRASIS.

Stéphanie van Loo

La microfluidique des gouttes existait déjà, mais il n’y avait pas encore d’instrument « plug-and-play » pour la mettre en œuvre. Quand j’ai débuté ma thèse, j’étais la première doctorante du tout nouveau laboratoire de microfluidique de l’ULiège. Je suis véritablement partie d’une page blanche, et je me suis beaucoup amusée

Dr. Stéphanie van Loo, fondatrice & CEO de LiveDrop

Le résultat ? Un dispositif unique décliné en deux versions, à peine plus grand qu’une imprimante de bureau, qui offre une solution « tout-en-un » pour la réalisation de tests à la demande; LiveDrop fournissant à la fois les machines et les accessoires, sous forme de puces avec les protocoles d’analyse et de kits de réactifs. « Pour le client, la machine constitue le principal investissement. Nous fournissons ensuite les consommables. Par ailleurs, nous agissons occasionnellement comme un prestataire de service à la demande ».

Stéphanie van Loo

Un modèle économique bien construit, qui témoigne de l’attention portée par Stéphanie van Loo et son équipe à l’exploitation commerciale de sa solution, en marge des efforts consacrés à la recherche fondamentale au cœur du dispositif développé par LiveDrop.

 

Thèse, antithèse, synthèse

 

Si les possibilités qu’ouvrent les solutions de LiveDrop sont nombreuses, Stéphanie van Loo a d’emblée fait le choix de se concentrer sur deux domaines d’application, en premier lieu l’identification d’anticorps monoclonaux thérapeutiques. Une priorité stratégique, comme l’explique la CEO, rigoureuse sur le plan scientifique et pragmatique sur le plan économique : « Les anticorps sont naturellement produits par les lymphocytes B de notre système immunitaire. Chacun reconnaît une cible très spécifique – un antigène – à la manière d’une clé conçue pour une serrure. Les anticorps monoclonaux reproduisent ce principe. Fabriqués en laboratoire à partir d’un même clone cellulaire, ils sont tous identiques et ciblent un antigène précis. Cette spécificité est le fondement de nombreux médicaments biologiques, aujourd’hui utilisés pour traiter des pathologies telles que les cancers. C’est pourquoi des groupes pharmaceutiques comme GSK passent chaque année au crible des millions de cellules afin d’identifier les anticorps les plus prometteurs ».

Nous sommes une Life Science Tools Company. Nous sommes proches de la biotech, qui représente la moitié de nos activités, mais nous n’intervenons pas directement dans le domaine médical

Stéphanie van Loo

Un marché établi, à fort potentiel et où la technologie ModaFlowTM de LiveDrop s’avère particulièrement efficace, ce qui en fait une cible privilégiée pour la pépite liégeoise : « Les industries pharmaceutiques et biotechnologiques sont notre principal débouché, avec les CRO, les centres de recherche pour tiers, et les laboratoires académiques ».

Stéphanie van Loo

À côté de cela, les NAM pour « Non Animal Model/Methods » représentent un deuxième champ d’activité en pleine expansion, couvert cette fois-ci par la technologie OneFlowTM de LiveDrop. Une approche qui repose sur des modèles in vitro plus réalistes, qui répond aux grandes tendances éthiques et réglementaires tout en offrant une alternative pertinente et complémentaire aux méthodes d’analyse traditionnelles. « Nous sommes aussi fournisseurs de solutions NAM, qui deviennent aujourd’hui incontournables, que ce soit dans l’industrie pharmaceutique ou la recherche fondamentale. Plutôt que de travailler sur une base d’une cellule par microgoutte, on est davantage à 10 ou 100 cellules par goutte, ce qui nous permet de former très rapidement des structures cellulaires en trois dimensions appelées « Sphéroïde » et « Organoïde » (pour « mini-organe »), beaucoup plus pertinentes que des modèles cellulaires en 2D ou des modèles murins. Nous sommes vraiment performants en la matière ».

LiveDrop est par définition une entreprise spécialisée qui s’adresse à des clients extrêmement ciblés. Un marché de niche dans lequel la société est aujourd’hui prête à prendre son envol.

 

Goutte à goutte

 

Plus qu’une spin-off, mais pas encore véritablement une scale-up, la société commercialise ses solutions depuis 2024, forte d’un développement produit sans faute. Une étape stratégique, focalisée sur la croissance et les ventes, appelée à être renforcée dans les années à venir et qui devrait s’accompager d’une levée de fonds de série A de l’ordre de 2 à 3 millions en 2027. Cette  étape clé  devrait également permettre à LiveDrop d’étoffer son catalogue de solutions connexes, voire s’étendre à de nouveaux domaines, comme la microbiologie appliquée à la foodtech et à l’agroalimentaire, où son dispositif peut notamment être utilisé pour screener des bactéries qui produisent des enzymes.

L’occasion pour la CEO de 39 ans de prendre du recul sur sa trajectoire et de se projeter dans l’avenir. Aujourd’hui à la tête d’une équipe de treize personnes, Stéphanie van Loo se souvient du plaisir qu’elle a éprouvé à constituer son équipe. Un des grands moments de son parcours à ce jour, avec l’installation de sa première machine chez un client en 2024. « Notre équipe compte principalement des profils techniques, des ingénieurs, des biologistes et des informaticiens, tous super motivés et super performants ». Des talents recrutés ici, à Liège, pour la plupart. Une des fiertés de Stéphanie : « Je suis Liégeoise, j’ai fait mes études à l’ULiège et je suis basée au GIGA. Mais même si je n’étais pas d’ici, j’y aurais probablement atterri malgré tout. Nous avons la chance d’évoluer dans un environnement particulièrement favorable. Nous sommes un petit écosystème, mais il est bien nourri. J’admire beaucoup les Flamands, mais quand j’entends ce qui se dit sur Liège et Charleroi, nous n’avons pas à rougir ».

Stéphanie van Loo

Prochaine étape dans la croissance de l’entreprise: les États-Unis, où la société prospecte activement. Un passage obligé, reconnaît volontiers l’entrepreneuse : « C’est une destination incontournable dans notre développement. Que ce soit en termes de budget ou de moyens technologiques, tout y va plus vite, et plus fort. Et ça reste un marché facilement accessible ». Contrairement à la Chine, où malgré des sollicitations fréquentes, la jeune pousse préfère attendre encore un peu avant de se lancer. Idem en ce qui concerne un éventuel rapprochement avec un géant instrumentier. « Tout ce qu’on développe actuellement pour apporter de la valeur à nos clients génère aussi de la valeur pour un potentiel acquéreur. Aujourd’hui, c’est notre priorité ».

Et la CEO d’évoquer avec nous en conclusion de cet échange le potentiel de son dispositif dans un monde toujours plus guidé par les développements de l’intelligence artificielle.

« La grande tendance en biopharma est d’utiliser l’IA pour accélérer le développement d’anticorps monoclonaux et d’autres protéines thérapeutiques. Nos solutions s’insèrent à merveille dans cette tendance. Elles permettent d’une part de tester in vitro de grandes quantités (millions) de candidats générés in silico, et d’autre part, de générer de grandes quantités de données annotées qui alimentent à leur tour les modèles IA. » Les petits ruisseaux font les grandes rivières.

 

LiveDrop

 

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