Fer de terre

24 août 2026

Ground Control

Ingénieur des mines de formation, Jan Haemers aime à dire qu’il a commencé sa carrière dans un charbonnage et qu’aujourd’hui, il travaille dans la prévention santé. Grâce à un système innovant, sa société, Haemers Technologies, a développé un processus de dépollution des sols qui permet d’éliminer in situ les polluants, plutôt que de les excaver pour les enfouir ailleurs. Une approche d’autant plus unique que la société est aujourd’hui la seule au monde à pouvoir traiter le mercure et éliminer les PFAS. Actuellement en pleine levée de fonds, le CEO nous a parlé de ses ambitions de croissance et de sa volonté de devenir un leader mondial dans son secteur.

Des bibliothèques qui regorgent de livres en tous genres, une vieille boîte de Cohiba, une photo de jeunesse avec le roi Philippe et, au mur, un planisphère géant où sont répertoriés les différents chantiers menés par la société dans le monde… le bureau de Jan Haemers ressemble à s’y méprendre à celui du Pr Indiana Jones, si ce n’est sa localisation : un ancien garage du nord de Bruxelles, le long du canal. Un emplacement plutôt paradoxal pour une société qu’on aurait plus volontiers imaginée au port d’Anvers ou dans la rust belt wallonne, mais qui s’explique par une anecdote tout ce qu’il y a de plus terre-à-terre.

Quand Jan Haemers a cherché à sédentariser son activité, il souhaitait absolument acquérir un terrain pollué, pour pouvoir lui-même s’en occuper et le transformer en laboratoire à ciel ouvert. Impossible pourtant en Wallonie où, bien que les sites ne manquent pas, la procédure passait inévitablement par un appel d’offres vers la concurrence. Raison pour laquelle le CEO a fini par jeter son dévolu sur le site de Neder-over-Heembeek. Un bel exemple du pragmatisme d’un ingénieur pourtant bien décidé à renverser le système.

 

Réparer la terre

 

« Pour l’essentiel, la dépollution des sols est un métier de terrassier qui consiste à excaver des terres polluées pour les enfouir ailleurs. Une approche bon marché qui ne fait que déplacer le problème ».

Voilà en quelques mots la situation telle que Jan Haemers l’a trouvée, lorsqu’il décide de se lancer à son compte, au tournant du millénaire, après une première carrière chez Tractebel. À l’origine, il entend surtout apporter une solution technologique et durable à un problème aussi banal que répandu : la pollution au mazout. Pendant des décennies, particuliers, agriculteurs et entreprises ont enterré des citernes à proximité de leurs bâtiments. Avec le temps, certaines se sont fissurées. Lentement, silencieusement, le combustible s’est infiltré dans les sols, contaminant parfois les terres sur plusieurs mètres de profondeur.

Jan Haemers

Pour traiter cette pollution diffuse, l’homme imagine alors une approche originale. Plutôt que de creuser la terre pour la transporter ailleurs, l’entreprise développe un système de tubes inédit pour chauffer le sous-sol sur site et, sous l’effet de la chaleur, faire s’évaporer les hydrocarbures présents. Des gaz qui sont ensuite captés puis valorisés pour alimenter à leur tour le processus thermique. Une boucle circulaire vertueuse où le polluant devient une partie de la solution. Lorsque la dépollution est terminée, l’installation est démontée, déplacée, puis réutilisée sur un nouveau chantier. Au final, seules quelques traces de carottage témoignent du passage des équipes.

Un système d’autant plus ingénieux qu’il permet de restaurer la valeur économique d’espaces parfois considérés comme définitivement perdus. Contrairement à certaines techniques plus invasives, la chaleur n’anéantit pas la vie du sol. Après une période de repos – le temps d’une saison de jachère – la terre retrouve progressivement ses propriétés agronomiques et biologiques.

C’est comme si on avait une éponge pleine de savon. Ce n’est pas toujours évident de s’en débarrasser. D’où l’idée de travailler par évaporation. On a commencé dans de grandes usines, avant d’imaginer en 2010 une approche tubulaire et flexible. Pour nous, ça a été le déclic. On a ensuite amélioré le process, aujourd’hui protégé par une soixantaine de brevets. Chaque nouveau projet est un laboratoire, dont on retire des expériences qui viennent nourrir nos développements

Jan Haemers, CEO de Haemers Technologies

Qui peut le plus peut le moins

 

Tandis que l’équipe perfectionne sa solution, elle étend également son champ d’application. Ce qui n’était au départ qu’une réponse à la pollution au mazout devient progressivement une plateforme technologique capable d’affronter certaines des contaminations les plus complexes. C’est le cas du mercure, notoirement très difficile à traiter, ou encore de l’agent Orange, ce puissant défoliant utilisé massivement par l’armée américaine au Vietnam et que la société traite aujourd’hui à très grande échelle dans le cadre d’un partenariat stratégique avec le Ministère de la défense vietnamien : « C’est plus de 3 milliards de tonnes de terres contaminées. C’est colossal. Impossible dans ce cas d’imaginer de les déplacer ».

Haemers Technologies

Dernière innovation en date, en pleine crise sanitaire, la société s’est démarquée grâce au développement d’une solution pour éliminer les PFAS, ces polluants dits « éternels ». Elle est même la seule société au monde à être capable de les détruire définitivement. Une avancée majeure qui place l’entreprise belge sur un marché unique au potentiel économique gigantesque.

Les PFAS n’ont rien d’éternel, mais ce sont des molécules toxiques très dures à casser. On s’est rendu compte que c’était possible en les portant à très haute température. C’est ce que nous avons notamment démontré à grande échelle dans un projet pilote commandé par les autorités danoises, où nous avons entièrement détruit les PFAS présents pour en faire quelque chose de stable, à savoir du fluorure de calcium, que l’on retrouve communément dans le dentifrice

Une multiplication des tours de force qui confère à la société et à son charismatique CEO une certaine aura médiatique. Dernière reconnaissance en date, la société a remporté le prix de « Changemaker of the Year 2026 » organisé par De Tijd et L’Echo. Ce concours prestigieux récompense les entreprises belges qui contribuent concrètement à la transition vers une économie plus durable.

Jan Haemers

Au sein du portefeuille Noshaq, la société est aussi la première à obtenir le plus haut label d’excellence ESG lors du processus d’audit et de scoring que le Groupe demande d’effectuer aux sociétés participées. « Un exercice constructif et instructif. On se doutait bien que nous étions dans le bon, mais nous n’avions jamais pris la peine de le mesurer. C’est une bonne chose de pouvoir bénéficier d’un regard extérieur là-dessus ». Une preuve supplémentaire aussi de la cohérence de la démarche de Haemers Technologies, désormais certifiée de pratiquer en interne ce qu’elle prêche à l’extérieur.

 

Nivellement par le bas

 

Une reconnaissance bien méritée, qui ne suffit pourtant pas à effacer une réalité contrastée, où l’équipe de Jan Haemers, bien que convaincue de sa supériorité technologique, peine à s’imposer.

Historiquement plus cher que le marché, Haemers Technologies s’est d’abord orientée vers des clients spécifiques, qui ne pouvaient ou ne voulaient pas se tourner vers l’enfouissement des terres, que ce soit pour des considérations pratiques, philosophiques ou juridiques. Quand les volumes à traiter sont trop importants pour être balayés sous le tapis, ou que les implications à long terme sont trop sensibles pour être niées. Autant d’occasions saisies par la société pour optimiser un portefeuille de solutions désormais devenues compétitives sur le plan économique, crédibles sur le plan opérationnel et sans équivalent sur le plan écologique.

« Aujourd’hui, nous sommes environ 10 à 15% plus cher que des concurrents traditionnels, mais nous ne laissons rien derrière nous. On ne peut vraiment pas dire que c’est impayable. Et plus nous nous améliorons, plus nous nous démocratisons. Le problème, c’est qu’il n’existe pas de cadre juridique contraignant, de sorte que les principaux prescripteurs comme les bureaux d’étude continuent à recommander l’excavation, alors même que c’est une aberration ». Et le CEO de prendre l’exemple des PFAS, qu’il connaît bien :

Alors même que des alternatives neutres existent, 80% des émissions de PFAS sont dues à certaines mousses utilisées pour combattre les incendies. On traite ensuite les eaux et on fait payer le contribuable, mais on ne règle pas le problème à la source, c’est-à-dire leur interdiction et l’obligation de traiter des zones où ces mousses sont extrêmement concentrées, comme les casernes ou les aéroports. C’est prendre le problème à l’envers.

Pour Jan Haemers, c’est clair, il faut faire évoluer les mentalités, en se calquant par exemple sur ce qui se pratique dans les soins de santé : « Chaque médicament passe par un long processus de développement, mais s’il est reconnu et validé comme meilleur de sa catégorie, voire remboursé, il est alors massivement prescrit et éclipse les solutions antérieures. C’est un incentive puissant. Dans l’économie durable, c’est l’inverse. De nombreuses solutions restent autorisées, voire encouragées, en dépit de leurs effets secondaires négatifs avérés  ».

 

Géant vert

 

Pas du genre à baisser les bras, Jan Haemers est bien décidé à aller de l’avant, tout en incarnant ce changement qu’il appelle de ses vœux. À la tête d’une équipe de septante personnes, sa société réalise un chiffre d’affaires de l’ordre de 12M€, une croissance stable et vise grand. Après une levée de fonds en 2023 avec l’aide de Noshaq et de finance&invest.brussels, complétée par un bridge en 2025, la société est prête à changer d’échelle. Elle travaille activement sur un tour de financement de 40 à 50M€.

L’objectif ? Déployer à grande échelle une technologie éprouvée tout en capitalisant sur la prise de conscience publique autour de la contamination aux PFAS. « Pour nous, c’est un game changer, explique Jan Haemers. Partout dans le monde, on réalise le problème et nous sommes les seuls au monde à disposer d’une technologie de pointe pour traiter et détruire les PFAS. Nous pouvons aussi nous appuyer sur une solide réputation à l’international. Nous allons donc nous développer et nous spécialiser sur ce segment, avec l’ambition de devenir un leader industriel mondial ». Des objectifs de croissance qui n’inquiètent d’ailleurs pas le CEO, au contraire « Quand on se trouve dans une situation comme la nôtre, la voie habituelle, c’est de revendre, mais ce serait dommage. Pourquoi ne pas avoir l’ambition de devenir un champion mondial ? Regardez IBA, c’est ce qu’ils ont fait. La seule chose qui nous manque encore, c’est de l’argent, et nous allons aller le chercher ».

Jan Haemers

Et si la guerre aux PFAS est déclarée, c’est depuis la Wallonie qu’elle pourrait demain prendre une autre dimension. Présente à Bruxelles et à Nivelles, la société envisage en effet de consolider son ancrage au sud du pays, pour y établir son principal centre d’opérations. « On cherche un grand site où tout rassembler et se développer mondialement. Il est donc fort probable que nous nous établissions durablement à Nivelles, tout en conservant des bureaux à Bruxelles ».

Une manière aussi de renvoyer l’ascenseur à une région qui a toujours soutenu la société dans ses efforts de R&D. « Sans la Région wallonne, nous n’aurions pas développé nos technologies sur le mercure ou les PFAS ». Un rappel opportun qu’en matière d’innovation, les retombées les plus précieuses ne sont pas toujours celles que l’on avait prévues au départ.

 

Haemers Technologies

 

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