Tout sourire, Grégory et Fabien nous reçoivent dans leurs bureaux du Science Park, sur le campus du Sart Tilman où ils sont loin d’être des visages inconnus. C’est que le duo collabore avec de nombreuses entreprises à proximité, même si son rayon d’action va bien au-delà. Amis depuis les bancs de l’université, dont ils sont sortis diplômés ingénieurs électromécaniciens, ils ont fait leurs armes chez Safran, l’équipementier aéronautique, avant de se lancer à leur compte avec une mission claire : accompagner les entreprises dans l’implémentation de processus de production autonomes en vue de renforcer leur compétitivité, avec une préférence pour les secteurs technologiques avancés.
Quatre acquisitions et près de deux décennies plus tard, les voilà co-CEO d’un bureau d’étude de pointe comptant une septantaine de salariés actifs sur un marché de niche qui va de la biotech à l’aéronautique et de la pharma à la défense. Pionniers à leurs débuts, les voici propulsés au cœur de l’actualité, alors qu’il ne se passe plus une journée sans que l’on parle d’intelligence artificielle et de souveraineté industrielle. Des thématiques chères à l’entreprise, que Fabien et Grégory abordent avec enthousiasme : « Les technologies évoluent très vite en ce moment. Pour des ingénieurs, c’est une période particulièrement excitante ».
Les nouveaux temps modernes
En 2009, lorsqu’ils décident de se mettre à leur compte, Grégory et Fabien n’ont qu’une idée : transposer à plus petite échelle les lignes de production mécatroniques de grande envergure, au croisement de la mécanique, de l’électronique, de l’informatique et de l’automatique. Une manière de les rendre accessibles au plus grand nombre, en ciblant en priorité les secteurs exigeants en termes normatifs, où la démarche trouve tout son sens. « À notre échelle, c’est une façon de contribuer au maintien d’une industrie compétitive localement, en permettant à nos clients d’automatiser leurs lignes de production », explique Grégory Reichling.
Une démarche essentielle, mais loin d’être évidente pour les entreprises, qui ont rarement le temps et les compétences nécessaires. « C’est là qu’on intervient, poursuit Grégory. De manière générale, nous travaillons pour des clients spécialisés dans le développement d’un produit. Nous les accompagnons dans la conception d’une ligne de production, c’est-à-dire une machine qui permet de réaliser ce produit de manière efficace et efficiente, en intégrant les dernières technologies disponibles sur le marché. Notre bureau d’étude conçoit le projet et nos techniciens l’intègrent et l’opérationnalisent, avant de le livrer au client. Si on compare avec le secteur de la construction, nous sommes à la fois l’architecte et l’entrepreneur ». Entre les projets, la société liégeoise preste aussi des missions de consultance, en détachant ponctuellement des experts au sein des entreprises qui souhaitent étudier de l’intérieur leur chaîne de production, ou certains aspects spécifiques de leur métier.
Dernier exemple en date : des machines développées pour un gros acteur du secteur pharmaceutique qui doivent permettre la production de vaccins à grande échelle. Un client emblématique, que Cilyx accompagne sur plusieurs de ses sites : d’abord en Belgique, puis en France, en Italie, en Allemagne, au Canada, aux États-Unis et peut-être bientôt au Royaume-Uni.
Conception, construction, mise en service : en couvrant toute la chaîne, Cilyx se positionne comme un guichet unique de l’automatisation. « Il y a quarante ans, on a connu la délocalisation de la sidérurgie, puis l’exode de l’automobile, rappelle Fabien Defays. Aujourd’hui, tout le monde a compris que si on ne réagit pas à temps, aucun secteur n’est à l’abri. La réindustrialisation et la souveraineté économique sont revenues sur le devant de la scène ». Une forme de validation pour deux ingénieurs qui en avaient fait leur credo bien avant que le sujet ne s’impose dans le débat public.
Pièce par pièce
Dans un monde en pleine accélération, chaque jour apporte son lot d’innovations. Pas de quoi effrayer les deux CEO, au contraire. « Comme les technologies évoluent et que tout bouge très vite, on s’adapte continuellement. Plus personne aujourd’hui ne peut s’asseoir sur ses acquis », confie Grégory, qui prend pour exemple les systèmes de vision dédiés au contrôle qualité ou l’intégration de la robotique, des technologies de pointe qui se popularisent désormais dans les plus petites structures. Sans parler de l’IA, omniprésente. « C’est un sujet très à la mode, déjà bien présent dans les industries et sur lequel il faut faire une distinction importante, souligne Fabien. Si l’Europe pèche aujourd’hui en termes de souveraineté, elle n’a pas de problème de capacité et tout le monde l’utilise. Tant que les États-Unis ne ferment pas le robinet, il n’y a aucun problème pour implémenter les dernières technologies, à Liège ou ailleurs ».
Une capacité d’adaptation matérialisée aussi par une politique d’acquisition. Depuis sa création en 2009, la société, initialement appelée Citius, a opéré quatre acquisitions. Des entreprises de la région, à Charleroi, à Liège et à Namur, qui présentaient un profil complémentaire et cohérent avec la stratégie poursuivie. Une manière de gagner rapidement en compétences, mais aussi d’opérer un regroupement en vue d’atteindre une masse critique suffisante pour se positionner de manière crédible auprès de clients d’envergure. Un objectif aujourd’hui atteint pour l’entreprise, rebaptisée Cilyx en 2019, qui affiche désormais un chiffre d’affaires annuel de l’ordre de 10 à 12M€ et compte parmi ses clients les plus fidèles des multinationales aux noms bien connus, leaders dans leurs secteurs.
Il y a peu de sociétés qui proposent des services comme les nôtres, sur des projets aussi spécifiques, ce qui fait que la concurrence est rapidement internationale, d’où la nécessité d’atteindre une certaine masse critique. Ce qui nous distingue, c’est d’être un bureau d’étude de 50 personnes, avec une quinzaine de personnes en atelier. Une taille qui nous permet d’être proches de nos clients, tout en ayant la capacité de traiter des projets d’envergure
Fabien Defays, co-CEO de Cilyx.
En rythme et en cadence
Si le carnet de commandes est bien rempli, la trajectoire de Cilyx n’a rien d’un long fleuve tranquille. Parce qu’elle intervient sur les investissements de ses clients, la société est la première exposée à leurs hésitations. Or, ces dernières années, la prudence a souvent été de mise. « Historiquement, le secteur pharma représente 50 % de notre chiffre d’affaires, explique Grégory. C’est lié à nos acquisitions passées et, pendant des années, ça a très bien fonctionné. Ça nous a aussi permis de nous installer dans un secteur que l’on connaît très bien, où l’on parle la même langue que nos clients et où l’on peut même se permettre de développer des solutions en interne. Après la Covid, les choses ont été plus difficiles, mais on sent aujourd’hui que ça repart ».
D’où la volonté de diversifier ses marchés, au gré des besoins. « Pendant la Covid, la pharma a tout tiré. Aujourd’hui, ce sont plutôt la défense et l’aéronautique », observe Grégory. Une diversification qui ne remet pas en cause ce qui fait la valeur ajoutée de la société : sa spécialisation. « Connaître à fond certains secteurs, c’est notre avantage compétitif, détaille Fabien. Plus on est spécialisé, plus on se distingue. C’est bien plus efficace que de déposer des brevets, qui nous obligeraient à détailler exactement ce que l’on fait. En la matière, on préfère d’ailleurs rester discrets ».
Autre évolution, plus récente : l’ouverture à des partenariats. Cilyx s’est associée à des partenaires américains dans l’automatisation de bioprocédés et a développé, avec Comet et l’ULiège, une ligne de tri pour le recyclage des métaux. « C’est nouveau pour nous », reconnaît Grégory, enthousiaste à l’idée de travailler et d’apprendre aux côtés d’autrui. Travailler à deux, en revanche, les associés en ont l’habitude puisqu’ils partagent depuis toujours la direction de l’entreprise. À Grégory le business development, à Fabien l’ingénierie. « Nous sommes complémentaires et nous nous sommes toujours partagé les rôles. L’un développe le marché et gère les commandes, l’autre organise, résume Grégory. Ça se passe très bien et ça nous permet d’être plus flexibles pour nos congés ».
Car derrière les robots et les lignes automatisées, l’aventure reste avant tout humaine, et solidement ancrée dans la région. « La majorité de nos collaborateurs sont liégeois, mais nous avons aussi des gens d’un peu partout en Wallonie et en Flandre, quelques Français et, depuis un an, un ingénieur irakien qui faisait de la recherche en intelligence artificielle dans le cadre d’un postdoc à l’UNamur », détaille Grégory. Pour Fabien, Liège offre un terrain particulièrement propice : « Il y a ici un terreau fort, avec l’université, les hautes écoles et de nombreuses entreprises à proximité. Les compétences sont là, localement, mais nous sommes aussi conscients de tout ce que la diversité nous apporte ». Et Grégory d’enfoncer le clou : « On n’aurait pas pu créer ce que l’on a développé ici au milieu de la France ».
Vitesse de croisière
Après des années de consolidation, un rassemblement des équipes sur le site liégeois, et un carnet de commandes plein, Grégory et Fabien regardent l’avenir avec confiance et ambition, sans pour autant viser la croissance pour la croissance. Et si aucune levée de fonds n’est à l’ordre du jour, la société préférant se financer sur fonds propres, la porte reste ouverte si un projet d’envergure devait se présenter.
Nous sommes une société de service. On développe des solutions pour le compte de tiers, pas des produits. La scalabilité n’est donc pas au cœur de notre métier, mais après avoir œuvré à rassembler les énergies issues de nos dernières acquisitions, nous sommes aujourd’hui prêts pour une nouvelle phase de croissance. On peut sans problème imaginer de doubler le chiffre d’affaires d’ici 5 à 10 ans, nous sommes organisés pour ça
Grégory Reichling, co-CEO de Cilyx.
Un optimisme qui tranche avec le discours ambiant sur le déclin industriel européen. Fabien observe en Wallonie une culture entrepreneuriale plus affirmée, portée par une jeune génération qui trouve dans les success stories régionales des exemples à suivre. « On peint souvent un tableau très noir de l’Europe. On a parfois l’impression d’aller droit dans le mur, alors que plein de belles choses se passent. Le terreau est fertile : il ne manque rien à la région, au pays ou à l’Europe pour développer de beaux projets ».
Dans la bouche de deux ingénieurs qui se voient à la fois en architectes et en entrepreneurs, le constat sonne moins comme un vœu pieux que comme un plan d’actions.